Cela commence comme un roman du XIXe siècle. Genre George Sand. Ou Charles Dickens. On est pourtant en 1953, ou à peu près. Dans un village de la vallée de la Loue, paumé dans le Jura profond, Belmont, il y a un cantonnier.
Dans la Loue, il y a des truites. Et parmi les pêcheurs qui viennent les taquiner des villes voisines, il y a le préfet de Saône-et-Loire de l'époque. Il a là, de famille ou d'ailleurs, une petite maison. Enfin, pas si petite que ça. Avec amorce de parc, jardin, allées, arbres et haies. Tous ceux qui ont posé leur maison sur mille mètres de terrain vous le diront : pour y tenir propre, ça occupe. C'est comme cela que le cantonnier de Belmont et le préfet de Saône-et-Loire se sont rencontrés. Le second a embauché le premier comme jardinier.
Un lien tissant l'autre, la famille du cantonnier et la celle du préfet ont appris à se connaître et on imagine, un soir d'été, les deux familles réunies, à l'heure de l'apéritif, autour d'un dubonnet ou d'un pastis jurassien (vous savez, le fameux pontarlier) et le préfet questionnant le cantonnier, à propos de ses fils de huit-dix ans qui jouent là, dans la cour : « Et dites-moi, M. Brenot (c'est le nom du cantonnier), qu'est-ce que vous allez en faire de ces deux jeunes gars, plus tard ? » Et l'homme de Belmont de ne pas trop savoir que répondre. En 1953, envoyer ses fils au collège depuis le fin fond du Jura, c'est mission impossible.
Le préfet se montre alors un peu directif. « Vous avez deux enfants, dit-il, il ne faut pas rester là, leur avenir serait trop limité… » Et il propose à son interlocuteur un poste de jardinier à la préfecture de Saône-et-Loire.
L'essai n'est pas concluant. Non à cause des compétences de M. Brenot. Mais parce que celui-ci, pur campagnard, n'arrive pas à s'adapter aux « contraintes » de la « mégalopole » qu'est Mâcon.
Heureusement, pas très loin de Mâcon, il y a une ville plus modeste : Tournus. Une ville moins ville. Une « ville à la campagne ». Et dans cette ville il y a un poste taillé sur mesure pour M. Brenot à l'Institut Médico-Professionnel.
« Dès la première année de médecine, mon ambition était la chirurgie »
« Mon père occupera ce poste pendant dix ans, raconte aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, le professeur Roger Brenot, chirurgien cardio-vasculaire, chef de service au CHU de Dijon, spécialiste des greffes du cœur et du rein, professeur à la faculté de médecine. Et c'est ainsi que mon frère et moi nous nous sommes retrouvés au collège de Tournus puis au lycée de Mâcon, premières étapes de nos carrières, lui de médecin, et moi de chirurgien… Grâce à une amitié et à un mutuel respect entre le cantonnier d'un petit village du Jura et le préfet d'un grand département français… »
Belle histoire. Plutôt : beau début d'histoire. Car ce qui a suivi vaut la peine d'être conté.
Vieillissons d'un demi-siècle. Novembre 2008. Dans une semaine exactement, le dimanche 23, le professeur Roger Brenot participera à un repas de famille. Il a été invité par un homme qui fête ses vingt ans. Mais ces vingt ans-là ne sont pas ordinaires : il s'agit de vingt ans de vie avec… le cœur d'un autre. Et ce second cœur qui bat dans cette poitrine, c'est le professeur Brenot qui l'a mis. C'était en 1988. Et c'était l'une des premières greffes du cœur que ce chirurgien réalisait en solo. Dans une semaine, l'« opérateur » et l'opéré trinqueront ensemble. Sûrement chanteront. Séquence émotion en perspective.
Comment naît une vocation de chirurgien en général, et de chirurgien cardio-vasculaire en particulier ?
« J'adore la nature, explique Roger Brenot. Gamin, ce qui se passait dans la Loue me passionnait. J'étais attiré par la botanique et en général par les sciences naturelles. Quand j'étais en 4e ou en 5e au lycée de Tournus, je faisais des montages de squelettes. De grenouilles, de lapins… »
Bon élève ? « Oui, dit-il, mais à l'époque c'était surtout le sport qui m'intéressait. J'étais bon en athlétisme. J'ai participé aux championnats de Bourgogne de sprint et de saut. J'avais envie de devenir professeur d'éducation physique, mais j'ai été recalé à la visite médicale… » D'où les études de médecine.
Etudes intenses, mais bons moments aussi. « Avec une bande de copains plutôt fêtards, avoue le chirurgien le regard brillant, nous n'avons pas laissé passer la vie sans lui faire quelques clins d'œil… J'adorai aussi voyager. A 16 ans, je suis allé au Maroc. Et vers 1970, au milieu de mes années de médecine, je suis parti avec des copains en Inde et au Népal pour étudier « la médecine des sorciers »… J'avais fait un deal avec mon copain Gérard Morin (aujourd'hui journaliste de télé (1) qui était à l'époque journaliste-pigiste au « Bien public » : chaque semaine, nous lui envoyions un résumé de nos « aventures » et il les publiait dans le journal… »
Au fur et à mesure qu'il parle, les images de ce voyage remontent, toutes fraîches, à la surface de sa mémoire. Et il raconte. Passent trois minutes et on a l'impression que les choses ont lieu en ce moment et on vit avec lui la progression « interminable » vers Katmandou, les quatre jours de marche dans la montagne, à plus de 4 000 mètres, à la recherche du village du sorcier, et le rendez-vous manqué : le sorcier était parti à… un congrès de sorciers.
Et la chirurgie cardiaque, professeur ?
Bien sûr, il va nous en parler, on est là pour ça.
« Dès ma première année de médecine, mon ambition était la chirurgie. J'ai donc trimé à mort au moment du concours d'internat pour être dans les tout premiers et pouvoir m'engager dans cette branche. Là, il a fallu bosser. J'étais avec un copain du Creusot, Combier. Je dois dire que nous n'avons pas perdu de temps ».
« Quand on est arrivé chez le sorcier, il était parti... à un congrès de sorciers... »
Donc réussite au concours d'internat, puis au doctorat, inscription en chirurgie… Le temps de vieillir de quelques années, de prendre deux ou trois cheveux blancs, de découvrir des gens et un peu du monde… et le docteur Brenot arrive au début des années 1980, avec le bagage nécessaire pour être chirurgien cardio-vasculaire.
Chirurgien cardio-vasculaire… Voilà qu'on peut travailler sur un cœur malade, faire des pontages et d'autres opérations plus compliquées, « raccommoder » des vaisseaux sanguins… un peu plus tard apprendre à remplacer un cœur mort ou presque par un cœur en bonne santé, ou un rein atrophié par un rein sain… Au passage sauver des vies humaines. Merveilleux.
« Ça peut sembler miraculeux comme ça, commente modestement le chirurgien. Mais il faut toujours se dire : un, qu'on n'est pas irremplaçable (on n'est pas seul à savoir faire) ; et deux, qu'on ne sait pas tout ; si on sauve parfois des vies humaines, c'est bien, mais il faut aussi se dire que nous faisons simplement notre travail, comme plein d'autres, dans mille domaines ».
La première greffe cardiaque, par le professeur Barnard, au Cap, a été réalisée en 1968, il y a juste quarante ans. Le professeur Brenot a réalisé sa première opération de chirurgie cardiaque seul (ce n'était pas une greffe) en 1983. Quinze ans après cette « première ». Il s'en souvient parfaitement. « C'était une urgence très compliquée, avec un pronostic de réussite très faible. Qui plus est, c'était un de mes camarades de jeunesse. L'anesthésiste qui travaillait avec moi sur ce cas en était aussi à sa première anesthésie en solo. L'opération a été interminable. Elle a duré plus de douze heures. On l'a sorti d'affaire. Il était enseignant dans un collège militaire. Aujourd'hui, il exerce encore… »
Entre cette « première en solo » et aujourd'hui, le professeur Roger Brenot a opéré des centaines de patients.
Il a réalisé sa première greffe cardiaque avec un de ses collègues le professeur David en 1987. « Nous étions allés à Paris deux fois, voir le professeur Cabrol opérer. Et puis on a fait la même chose à Dijon… »
Un an plus tard, en 1988, le professeur Brenot réalisait une « première » en France : la transplantation simultanée, c'est-à-dire sous une seule anesthésie, d'un cœur et d'un rein. « Gérard Morin en a parlé un peu à la télé », dit-il. Il n'a pas été le seul à en parler.
La technique opératoire, c'est une chose. Et Roger Brenot est un technicien hors pair. Il enseigne à l'Université, on l'a vu. Mais il est aussi appelé, de temps à autre, hors de France, pour donner des cours, former de futurs chirurgiens cardio-vasculaires, greffeurs de cœurs ou greffeurs de reins, ou intervenir sur des cas particuliers.
La technique c'est une chose, mais au-dessus de la technique, il y a l'homme. Le bureau du professeur Brenot, au CHU de Dijon, est une sorte de musée (il paraît que sa maison aussi). Un musée d'objets, quelquefois d'objets d'art, que ses patients, des dizaines de ses patients lui ont offerts. De temps en temps, il les exhibe. Le voilà par exemple qui sort d'un placard un aigle en bois.
« Regardez ça, dit-il. Un de mes patients me l'a amené il y a quinze jours. Un Suisse. Un artiste suisse. Il est sculpteur en forêt. Il l'a sculpté pour moi au milieu d'une forêt… Et puis, regardez cette carte… »
C'est une carte postale carrée. Petites marguerites en cœur sur fond bleu. C'est l'image dont notre dessinateur s'est inspiré pour illustrer, ci-dessus, le portrait du professeur Brenot. Au dos, quatre ou cinq lignes. C'est la carte par laquelle son patient qui va fêter, le 23 novembre prochain, ses vingt ans de vie avec le cœur d'un autre, l'a invité à venir trinquer avec lui.
A votre bonne santé, messieurs !
Michel Limoges
(1) Nous avons consacré une page « Destins » à Gérard Morin dans nos éditions du « Journal de Saône-et-Loire » et du « Bien public » en août dernier.